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CEJM appliqué — La régulation européenne du numérique

Sommaire

L'Union européenne a construit en quelques années un ensemble de textes qui encadre le numérique : données, plateformes, intelligence artificielle, cybersécurité. Savoir qui fait quoi est devenu une compétence professionnelle.

1. Le paysage réglementaire

TexteAnnéeObjetQui est visé
RGPD2016 / 2018Données personnellesTout organisme traitant des données de personnes de l'UE
NIS2016Cybersécurité des opérateurs essentielsSecteurs critiques
DMA2022Concurrence sur les marchés numériquesLes très grandes plateformes (« contrôleurs d'accès »)
DSA2022Contenus et responsabilité des plateformesHébergeurs, réseaux sociaux, places de marché
NIS 22022Cybersécurité, périmètre élargiEntités essentielles et importantes
Data Act2023Accès et partage des données non personnellesObjets connectés, fournisseurs cloud
AI Act2024Intelligence artificielleFournisseurs et déployeurs de systèmes d'IA
Cyber Resilience Act2024Sécurité des produits numériquesFabricants de matériels et de logiciels connectés

2. Règlement ou directive

La distinction, vue au thème 2, commande tout le reste.

RèglementDirective
ApplicationDirecte, sans transpositionNécessite une transposition en droit national
UniformitéIdentique dans tous les ÉtatsObjectif commun, moyens laissés aux États
ExemplesRGPD, DMA, DSA, AI Act, Data ActNIS, NIS 2

Conséquence pratique : le RGPD s'est appliqué le même jour partout, le 25 mai 2018. NIS 2, étant une directive, dépend de la loi de transposition de chaque État — d'où des calendriers et des périmètres qui varient d'un pays à l'autre.

3. DMA et DSA

DMA — Digital Markets ActDSA — Digital Services Act
LogiqueConcurrenceResponsabilité sur les contenus
CibleLes gatekeepers : très grandes plateformes au-dessus de seuils de tailleTous les services d'intermédiation, avec des obligations croissant avec la taille
ObligationsInterdiction de l'auto-préférence, interopérabilité des messageries, autoriser la désinstallation des applications préinstallées, partage de données avec les entreprises utilisatricesRetrait rapide des contenus illicites, transparence des algorithmes de recommandation, signalement, interdiction de la publicité ciblée sur mineurs
SanctionsJusqu'à 10 % du CA mondial, 20 % en cas de récidiveJusqu'à 6 % du CA mondial

Les deux textes répondent au diagnostic du thème 1 : les effets de réseau produisent spontanément des positions dominantes que le droit de la concurrence classique, trop lent, ne parvenait pas à corriger. Le DMA agit ex ante — il pose des interdictions par avance, au lieu de sanctionner après enquête.

4. L'AI Act

Premier cadre juridique complet au monde sur l'intelligence artificielle. Son approche est graduée par le risque : plus l'usage est risqué pour les droits fondamentaux, plus les obligations sont lourdes.

Niveau de risqueRégimeExemples
Inacceptable Interdit Notation sociale par les États, manipulation des comportements, identification biométrique à distance en temps réel dans l'espace public (sauf exceptions), reconnaissance des émotions au travail
Élevé Autorisé sous conditions strictes : évaluation de conformité, gestion des risques, qualité des données, documentation, journalisation, supervision humaine, robustesse Tri de CV et recrutement, notation scolaire, scoring de crédit, dispositifs médicaux, infrastructures critiques
Limité Obligation de transparence Agents conversationnels (l'utilisateur doit savoir qu'il parle à une IA), contenus générés devant être marqués
Minimal Aucune obligation spécifique Filtres anti-spam, IA de jeux vidéo

S'y ajoute un régime propre aux modèles d'IA à usage général : documentation technique, respect du droit d'auteur, résumé des données d'entraînement, et obligations renforcées pour les modèles présentant un risque systémique.

Sanctions : jusqu'à 35 M€ ou 7 % du chiffre d'affaires mondial pour les pratiques interdites — un plafond supérieur à celui du RGPD.

Articulation à comprendre : le RGPD encadre les données utilisées, l'AI Act encadre le système lui-même. Les deux se cumulent. Entraîner un modèle sur des données personnelles sans base légale reste une violation du RGPD, indépendamment de la conformité à l'AI Act.

5. NIS et NIS 2

NIS (Network and Information Security) est la première directive européenne sur la cybersécurité, adoptée en 2016. Elle visait les opérateurs de services essentiels et les fournisseurs de services numériques, dans un périmètre étroit et interprété différemment selon les États.

NIS 2, adoptée en 2022, corrige ces défauts.

NISNIS 2
PérimètreRestreint, désigné au cas par cas par chaque ÉtatFortement élargi : des milliers d'entités concernées
ClassificationOSE et FSNEntités essentielles et entités importantes
SecteursÉnergie, transport, banque, santé, eau, numérique+ administration publique, espace, déchets, agroalimentaire, fabrication, services postaux, fournisseurs de services numériques managés
ResponsabilitéPeu préciséeEngage la direction, qui doit être formée et peut être tenue responsable
SanctionsVariables selon les ÉtatsHarmonisées : jusqu'à 10 M€ ou 2 % du CA (entités essentielles)
Chaîne d'approvisionnementNon traitéeObligation de sécuriser ses fournisseurs

Les obligations

La notification d'incident

DélaiAction
24 hAlerte précoce auprès du CSIRT national
72 hNotification d'incident, avec évaluation initiale
1 moisRapport final détaillé

Ne pas confondre les deux délais de 72 heures. Le RGPD impose une notification à la CNIL en cas de violation de données personnelles ; NIS 2 impose une notification au CSIRT en cas d'incident de sécurité significatif, même sans données personnelles concernées. Une attaque peut déclencher les deux, ou une seule.

En France, c'est l'ANSSI qui pilote la mise en œuvre de NIS 2 et qui héberge le CERT-FR.

6. Data Act et Cyber Resilience Act

TexteCe qu'il impose
Data Act Accès de l'utilisateur aux données générées par ses objets connectés ; facilitation du changement de fournisseur cloud, avec suppression progressive des frais de sortie
Cyber Resilience Act Sécurité dès la conception pour les produits numériques, mises à jour de sécurité pendant toute la durée de support, signalement des vulnérabilités activement exploitées, marquage CE
Data Governance Act Cadre pour le partage et la réutilisation des données, intermédiaires de données de confiance

Le Data Act s'attaque directement au vendor lock-in : c'est la traduction réglementaire de la clause de réversibilité vue dans la fiche Contrats et services informatiques.

7. Ce que cela implique concrètement

DomaineCe qui change pour l'entreprise
GouvernanceLa direction est responsable de la cybersécurité, elle ne peut plus s'en remettre entièrement à la DSI
AchatsLes fournisseurs doivent être évalués et contractuellement engagés sur la sécurité
DéveloppementSécurité et protection des données dès la conception, documentation systématique
ExploitationDétection, journalisation, procédures d'alerte outillées et testées
ContratsClauses de réversibilité, localisation des données, engagements de sécurité
DocumentationRegistre des traitements, analyses de risques, preuves de conformité

Le fil conducteur commun à tous ces textes est l'accountability : il ne suffit plus d'être conforme, il faut pouvoir le prouver, documents à l'appui. C'est le même principe que celui posé par l'article 5.2 du RGPD, désormais étendu à la cybersécurité, à l'IA et aux produits.

À retenir